Lors du conseil municipal du 10 décembre 2025, j’ai interpellé la majorité municipale sur les interventions de l’association Atelier Kerlatio dans les écoles publiques de Dinan. Cette question légitime, qui relève de notre mission d’élus, a déclenché une réaction de rejet de la part de l’adjointe aux affaires scolaires Brigitte Balay-Mizrahi et de Didier Lechien, actuel maire de Dinan, sans qu’aucune réponse de fond ne soit apportée.
Retrouvez la vidéo de mon intervention et de la réponse apportée ci-dessous, celle-ci est sous-titrée.
À la suite de mon intervention, et puisqu’il ne m’était pas possible de répondre pendant le conseil municipal, je souhaite apporter des compléments et revenir sur les faits, et le fond du sujet.
Précisons-le d’emblée : nous ne remettons pas en cause la qualité d’un certain nombre de ces ateliers, ni le dévouement d’intervenants sur le terrain, ni même l’intérêt de ces temps. Nous ne doutons pas que la plupart des séances se déroulent de manière satisfaisante. Ce n’est pas le sujet.
Ce que nous pointons, c’est l’existence documentée d’une stratégie d’entrisme de certains réseaux catholiques ultraconservateurs dans le champ de l’éducation à la vie affective et relationnelle, une stratégie qui dépasse le cas de Dinan et qui est aujourd’hui dénoncée par des enseignants, des journalistes et le rectorat lui-même. Nous demandons à la municipalité de nous dire si elle en avait connaissance, et quelles garanties elle peut apporter aux familles dinannaises. La ville de Dinan ne serait pas la première, et nombre de collectivités sont concernées.
Ma question n’était pas une agression, aucune réponse n’a été apportée sur le fond. Les Dinannaises et Dinannais méritent des explications. Aussi, nous pensons important de revenir en détail sur notre intervention et sur les éléments évoqués.
Ce que révèlent les enquêtes journalistiques et syndicales
Notre point de départ : La Déferlante
En octobre 2025, la revue La Déferlante a publié une enquête approfondie intitulée « Évars : les cathos intégristes en embuscade ». Cette enquête documente la stratégie d’entrisme de certaines associations catholiques conservatrices dans le champ de l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (ÉVARS). L’association Atelier Kerlatio y est explicitement citée, tout comme ses interventions au sein des écoles de Dinan, et le soutien financier de la mairie. C’est sur la base de cette enquête que j’ai décidé de poser ma question au conseil municipal.
Les éléments suivants sont précisés :
- Les cofondatrices d’Atelier Kerlatio ont été formées par le CLER Amour et Famille, une association catholique fondée en 1962 en réaction à la création du Planning familial, prônant selon La Déferlante « un catholicisme très conservateur ».
- L’une des cofondatrices, Charlotte Bischoff, a déclaré au magazine Zélie (« 100% féminin, 100% chrétien ») être engagée auprès de la Communauté de l’Emmanuel, une mouvance décrite comme « réactionnaire et très influente au sein de l’Église catholique ».
- L’autre cofondatrice, Ségolène Vaury, est également animatrice pour l’association Cycloshow XY (voir ci-dessous). Elle a indiqué par le passé que son stage chez Alliance Vita, organisation notoirement opposée à l’IVG fondée par Christine Boutin, a été « une expérience fondatrice » qui continue de l’habiter.
- En 2024, Atelier Kerlatio a été lauréate de La Nuit du bien commun dans sa version rennaise. Cet événement philanthropique est financé par Pierre-Édouard Stérin, milliardaire catholique dont l’investissement massif en faveur de l’extrême droite a été documenté par de nombreuses enquêtes journalistiques, notamment celle de L’Humanité sur le « projet Périclès », reprise et vérifiée très largement dans les médias, dont Le Monde. Dans l’article de Ouest-France consacré à ma question et à la réponse de l’association, cette dernière indique “Si on l’avait su, on n’y aurait pas pris part.” Toutefois, cet événement a eu lieu plusieurs mois après la publication des enquêtes journalistiques, et la tenue de l’événement à Rennes a elle-même entraîné des réactions politiques locales fortes. Enfin, l’association a commenté positivement l’événement sur ses réseaux sociaux.
- Le rectorat de l’académie de Rennes, selon une information confirmée par Ouest-France, a alerté les directeurs et directrices d’écoles en septembre 2025 sur le fait que l’association ne dispose d’aucun agrément de l’Éducation nationale. Le rectorat précise : « Certaines approches évoquées par l’association – mélange sciences/spiritualité, discours genrés, séances en non-mixité – ne sont pas conformes aux objectifs du programme Évars, qui vise notamment l’égalité filles-garçons et le respect de la laïcité. »
Une alerte syndicale : le dossier de la CGT Enseignement Privé
En novembre 2025, la CGT Enseignement Privé a publié un dossier complet intitulé « Idées d’extrême droite : ni dans l’enseignement privé, ni ailleurs ». Ce document syndical détaille comment certaines associations s’infiltrent dans l’enseignement via l’ÉVAR(S).
L’association Atelier Kerlatio y est citée parmi les « associations extrêmement douteuses » qui « interviennent dans le privé sous contrat » et « sont financées par Stérin généralement via le Fonds du Bien Commun ».
La CGT-EP souligne que ces structures « masquent leurs actions sous des termes perçus comme inoffensifs ou anodins » et « invisibilisent d’autres sujets qu’elles ne souhaitent pas aborder (orientation sexuelle, violences…) ».
L’analyse du Café pédagogique
Le média spécialisé Le Café pédagogique a également consacré une analyse approfondie à ces questions en septembre 2025, alertant sur « les dangers de l’externalisation » de l’ÉVARS. L’article rappelle que le programme officiel exige que toute intervention d’association extérieure soit « systématiquement anticipée, préparée et coordonnée avec un ou plusieurs membres de l’équipe éducative » et qu’elle « s’effectue toujours en leur présence ».
Le Café pédagogique souligne l’importance de se méfier des « contrefaçons, aussi attirantes soient-elles, qui ne respecteraient pas les principes et valeurs de la République ».
Le lien documenté avec Cycloshow XY
Nous sommes également en mesure d’établir des liens concrets entre Atelier Kerlatio et l’association Cycloshow XY, elle-même objet d’une enquête du magazine Le Point en septembre 2025.
Le Point rapporte le témoignage d’un père qui, après avoir participé à un atelier Cycloshow XY avec son fils au collège, a découvert que l’association « n’était pas agréée par l’Éducation nationale » et « n’était pas aussi neutre qu’il le pensait ». Il décrit une approche où « la sexualité était quasiment réduite à la reproduction » et où il n’était pas ou peu question « de contraception, d’infections sexuellement transmissibles, d’avortement, d’orientation sexuelle, de stéréotypes de genres, ou encore de violences sexistes et sexuelles ». Il n’est pas, à Dinan, question d’interventions portant sur l’éducation sexuelle, mais bien sur la vie affective et relationnelle. Le S de “ÉVARS”, n’arrive qu’au collège puis au lycée.
L’article du Point et l’analyse du Café pédagogique rappellent que Cycloshow XY a été créée en Allemagne par Elisabeth Raith-Paula, décrite comme « militante pro-vie connue pour défendre la planification familiale naturelle et s’opposer à la contraception ». Les intervenants français de Cycloshow XY « sont formés et se rattachent à l’association CLER Amour et Famille ».
Or, François-Régis Chevreau, administrateur de l’association Atelier Kerlatio, apparaît sur le site officiel de Cycloshow XY comme animateur des ateliers Mission XY (destinés aux pères et fils) en Bretagne. Les documents de la pastorale familiale du diocèse de Rennes confirment également son rôle d’animateur pour cette association.
L’administrateur d’Atelier Kerlatio, au domicile duquel est fixé le siège social de l’association (selon les données publiques du Répertoire National des Associations), est donc simultanément intervenant pour Cycloshow XY. Cela documente un lien entre les deux structures, toutes deux issues de la même matrice idéologique.
Alors que Mme Balay-Mizrahi a balayé d’un revers de main l’enquête journalistique sérieuse de La Déferlante, qualifiant le média de “militant” et “idéologique”, le magazine Le Point aura-t-il droit au même traitement ? Et Ouest-France, qui a confirmé l’information de l’alerte du Rectorat de Rennes ?
L’égalité n’est pas une « idéologie » : c’est une valeur républicaine
Dans son communiqué de presse, l’association Atelier Kerlatio affirme être « laïque et indépendante de tout courant politique et religieux » et réfute « toute appartenance à l’extrême-droite ».
Nous prenons acte de cette déclaration. Cependant, les faits documentés par La Déferlante, Le Point, Le Café pédagogique, Ouest-France, la CGT Enseignement Privé et confirmés par nos propres recherches soulèvent des questions légitimes :
- Pourquoi l’association n’est-elle pas agréée par l’Éducation nationale ?
- Pourquoi le rectorat de Rennes a-t-il jugé nécessaire d’alerter les directeurs d’écoles sur la « non-conformité » de certaines approches avec les objectifs de l’ÉVAR(S) ?
- Comment expliquer la proximité documentée avec des structures et événements liés aux milieux catholiques ultraconservateurs et au réseau de financement de Pierre-Édouard Stérin ?
- Pourquoi l’association a-t-elle décidé de ne plus participer à La Nuit du bien commun « au vu des récentes polémiques » si ces événements étaient anodins ?
Précisons-le sans ambiguïté : être catholique n’est évidemment pas un problème. La foi relève de la liberté individuelle, et les catholiques de Dinan, comme tous les croyants et croyantes, ont toute leur place dans la société. Ce n’est pas cela qui est en question.
En revanche, laisser s’installer dans les écoles cette vision de l’égalité filles-garçons, c’est accepter une forme d’entrisme idéologique que nous refusons.
Que la mairie ne soit pas informée de cela, c’est une chose, qui est par ailleurs arrivée à de nombreuses structures et collectivités. Que la mairie soit informée et choisisse de laisser faire sans remise en question, c’est un choix politique.
L’égalité n’est pas une « idéologie » : c’est une valeur républicaine, notre devise. Le respect de la laïcité n’est pas une option : c’est un principe constitutionnel.
Nos questions à la majorité municipale
Lors du conseil municipal, l’adjointe aux affaires scolaires a réagi avec virulence à nos questions, sans y répondre sur le fond. Cette attitude n’est pas à la hauteur des enjeux. Nous demandons donc à M. le Maire sortant Didier Lechien et à Mme Balay-Mizrahi de répondre précisément aux questions suivantes :
- La municipalité était-elle informée de l’alerte émise par le rectorat de Rennes concernant Atelier Kerlatio en septembre 2025 ? Si oui, en a-t-elle tenu compte ?
- À quelle hauteur la ville de Dinan a-t-elle financé l’association Atelier Kerlatio depuis le début du partenariat ? Nous demandons la communication des montants, des conventions signées et du détail des prestations.
- Les formations dispensées par Atelier Kerlatio ont-elles été suspendues à la suite de l’alerte du rectorat ? Si non, pourquoi ? Ces interventions se poursuivent-elles actuellement ? Qui sont les publics concernés ? La ville peut-elle garantir que les missions de l’association sont arrêtées, dont la formation des agents du périscolaire ?
- Le contenu exact des interventions a-t-il été vérifié par les services municipaux et l’Éducation nationale, conformément aux exigences du programme officiel ?
- Quelles garanties la municipalité peut-elle apporter aux parents sur le respect du programme national d’ÉVAR et des principes de laïcité dans nos écoles ?
Une autre méthode est possible
Cette affaire illustre, une fois de plus, la difficulté de la majorité sortante à répondre sereinement aux questions légitimes des élus et des citoyens. Réagir par l’indignation plutôt que par la transparence n’est pas une méthode acceptable.
Au sein de notre liste Bien vivre ici, nous portons une autre vision de la vie publique à Dinan-Léhon. Une vision où les questions des habitants et habitantes reçoivent des réponses claires. Une vision où la transparence sur l’utilisation des deniers publics est la règle, pas l’exception. Une vision où l’on peut débattre sans que le désaccord soit vécu comme une agression.
L’éducation de nos enfants mérite mieux que des réactions épidermiques. Elle mérite une municipalité qui assume ses choix, qui les explique, et qui accepte d’en débattre démocratiquement.
C’est cette exigence que nous continuerons à porter, pour Dinan et pour les Dinannaises et les Dinannais.
La liste Bien vivre ici